Marc Trabys, le retour (à l’abstraction)

 

 

 

Toc, toc ? Au seuil de créer, dans l’intimité de son atelier, Marc Trabys fait le vide, nettoie compulsivement ses outils et voudrait balayer ses craintes avant d’entrer où lui seul ne sait résolument pas aller. Vider la mémoire vive, celle qui est à l’œuvre dans l’intention, pour laisser faire le geste dépourvu, pour invoquer « l’événement pur ». Car pour ce qui est de la mémoire rémanente, celle qui affleure quand on a tout oublié, il patauge dedans … on ne peut se débarrasser comme ça d’une sédimentation qui va, excusez du peu, de la peinture rupestre au plus français des citoyens de l’Empire du Milieu.

 

Et ses outils … reparlons-en de ses outils. Une brosse qui aurait découché après une soirée arrosée et dont la coupe aurait pris un mauvais pli, un épi à tirer dans les coins… Il a aussi un truc, ni pinceau ni plumeau encore moins putois, d’origine inconnue, avec lequel il fait des pâtés, des pattes dans lesquelles je voudrais voir des chasseurs magdaléniens passants. Et puis, toute une panoplie de ménage et de petit chimiste ! Ses outils, il les a faits à sa « pogne », une telle domestication du médium étant constitutive du recel d’accident domestique et de l’usage de faux mouvement.

 

Enfin, il faut y aller … ou plutôt se laisser tomber dans cette trappe ; le cadre posé à plat devient trou béant, la surface de la toile, membrane entre deux états de la matière. Au commencement : vertige des espaces qui s’ouvrent et de la matière en devenir. Notre petit chimiste revisite la physique en déclinant toutes les densités, dans l’ordre météorologique d’abord - cirrus, altostratus, bourrasques de neige, « pluie, vent, vitesse », William Turner contribue au bulletin – puis, dans l’exploration géologique - roche en fusion, blocs erratiques, vagues, ressac dans « un tumulte au silence pareil » - enfin, il nous propulse dans la genèse cosmologique - masses gazeuses, nuages stellaires, constellations du fond de l’univers, pas besoin de télescope Hubble pour observer les nébuleuses de l’Aigle et de la Tête de Cheval !

 

Au commencement donc était la lumière, la couleur aussi avec laquelle il a une connivence particulière, mais la lumière surtout qui irradie la soupe élémentaire des particules du big bang … un petit cousin de Claude Gellée à l’ère de l’astronautique ! Paysages abstraits, dit-il ; en ce cas, il y aurait aussi des aubes et des crépuscules, des contre-jours et des irisations ourlant la matière condensée, des vapeurs opalescentes, des incendies et des fumées et encore des frises d’écume aux crêtes déferlantes, des bouillonnements hydrothermaux, des frôlements de madrépores et la caresse des lagons. Il est fou, le gars ! Où voit-il tout ça ? Le gars, le spectateur, il invente, il ressent tout ça par analogie ; il a le sens vagabond, le gars qui se souvient, imagine, fouille dans son expérience. L’autre gars, le peintre, il n’y a déposé que des couleurs mais il a le sens affûté, le gars, il connaît le dosage précis des doublons sensoriels : chaud/froid, clair/obscur, mouvant/inerte, etc … Il l’a travaillée sa matière, concrétions calcaires, étoffe lourde, voile aérien, métal forgé, ébénisterie au galuchat, bijou ciselé et les mêmes … taillés, tranchés, équarris, déchirés, décapés, quelle bagarre !

 

La question qui nous vient à l’esprit, ce n’est pas « qu’est-ce que c’est ? » mais « comment ça marche ? ». Cette peinture nous donne à voir autant d’action que de résultat. Par action, entendons l’acte de faire cette peinture et non la peinture du mouvement lui-même, bien qu’elle ne soit jamais absente. Parfois, les forces en présence forment des fronts, des ruptures ; d’autres fois, l’effervescence s’étend à l’ensemble de la toile … et "l’Exutoire des pluies" siphonne la descente d’escalier de Duchamp ! « Voir les tableaux sous le tableau » dit-il. Qu’il se rassure, les titres empruntés au langage de la musique servent l’interprétation et trahissent le geste … dans la gestation du tableau. Quant au résultat, je me demande encore comment, après tant de remue-ménage, je peux éprouver un tel sentiment de plénitude voire de sérénité :

 

« Et quelle paix semble se concevoir !

Quand sur l’abîme un soleil se repose,

Ouvrages purs d’une éternelle cause,

Le temps scintille et le songe est savoir. »

 

Il m’a lessivé, rincé, concassé et pourtant j’ai en mémoire un moment unique de contemplation évidente, irréfragable devant un triptyque qui combinait harmonie et dissymétrie, intensité et mystère …

 

Au fait, de la plongée dans les abysses cosmiques ou pélagiques, avec cette provision d’images dérobées, ce Prométhée déchaîné nous a ramené un spécimen lexical : c’est l’adjectif « trabyssal » !

 

 

 

 

Pierre Koehl